La Grande Interview de l’Elficologue Pierre Dubois – extrait n°5

La Grande Interview de l’Elficologue, la suite (5)

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Après avoir évoqué les saveurs de la Belgique, proche de son Angleterre rêvée, Pierre Dubois emprunte un autre chemin, celui de son enfance, quelque peu arrachée à ses Ardennes chéries…
Pierre Dubois : C’est vrai que petit, et ça c’est important, j’ai quitté les Ardennes… Les Ardennes pour moi, c’était cette grande forêt, une forêt de légendes aussi. Je croyais beaucoup à l’esprit des lieux…
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Richard Ely : On te racontait les légendes ardennaises ?
Pierre Dubois : J’en entendais parler… On m’a très peu raconté d’histoires, mon beau-frère un petit peu. J’avais des oncles et tantes qui me parlaient des quatre fils Aymon, des dames de Meuse… je suis parti je devais avoir cinq ans… J’avais perdu quelque chose que je retrouvais à Valenciennes dans le jardin. Mélangé aux images de films, d’illustrés, ce jardin est devenu ma forêt de Sherwood. C’est devenu mon univers, clos. Mais assez grand, y avait des arbres, je grimpais dans les arbres. Enfant, tu joues dans un carré d’herbes et à côté y a les laitues, ton père est en train de bêcher, de sarcler… Moi, je jouais autour de lui et je ne le voyais pas, il était comme estompé et je voyais le roi arthur. C’est ça le pouvoir de l’imagination, il n’y a rien de plus fort que ce pouvoir de l’imagination. Et quand elle fait alliance à la nature, au jardin, il y a une sorte d’alchimie parfaite où la nature se fait complice. Elle va te tendre des branches qui vont avoir la forme de voûtes, d’ogives, de mats de misaine, de choses comme ça… Et elle va t’offrir aussi des bâtons, des arcs, des lances, des épées.. J’ai retrouvé ça aussi en écoutant l’enfant et les sortilèges de Collette et Ravel avec un enfant qui est puni et qui va se réfugier dans le jardin et ce jardin devient la forêt primaire, la forêt des contes. Il y y avait ce plaisir de lire, perché dans un arbre, j’étais comme Peter Pan dans mon arbre, un enfant perdu… Finalement, je crois que c’est parce que Jean Ray avait rêvé son Angleterre et moi la mienne que ça a marché. C’est vrai qu’il y a des endroits que tu veux découvrir parce que tu as lu certains bouquins. Et quand tu arrives, tu es déçu. Et en Grande-Bretagne non. Tu rêves à une écosse de Rob Roy et tu trouves une écosse de Rob Roy. Tu rêves à un dartmoor sauvage où le chien des Baskerville a hanté les landes, tu le trouves. Tu lis Lorna Doone de Blackmore que j’avais adoré, tu trouves même l’église où elle s’est mariée et où on a tiré sur elle. Moonfleet, tu vas au bord de la fleet et tu vois la petite église où les butins des smugglers, leurs tonneaux de whiskey et de rhum sont cachés. L’auberge de la Jamaïque, j’ai cherché l’auberge de la Jamaïque, elle existe. Dans l’Exmoor. Sheerwood existe, l’arbre de Robin des bois existe. Tu n’es jamais déçu. Et donc, quand j’ai lu Jean Ray, ça a été vraiment une révélation et l’envie d’écrire, il m’a donné l’envie d’écrire des histoires fantastiques. J’avais déjà commencé à écrire parce que j’avais tellement peu de livres que je m’en fabriquais. Je découpais des illustrations, je les collais dans un cahier, un carnet, et j’écrivais des petites histoires en dessous…
Richard Ely : Des histoires fantastiques ?
Pierre Dubois : Un peu fantastique, un peu aventure.
Richard Ely : Parce que Jean Ray, ça touche beaucoup à l’horreur, à l’épouvante, au terrifiant…
Pierre Dubois : Ah mais moi, je ne me suis jamais senti terrifié avec Jean Ray, je m’y sentais même bien. Ça dépend de quel côté tu te mets. C’est un peu comme des contes de fées. Si tu te conduis mal avec les fantômes, les fantômes t’emportent. Et le conte, le récit initiatique, c’est un peu ça aussi. Le conte t’apprend comment gérer tes peurs, combattre les ogres, les dragons. Si tu fais alliance avec la nature, avec les animaux, si tu gardes une forme de cœur loyal, tu gardes ton innocence jusqu’au bout, tu seras récompensé sinon tu es bouffé. Et le récit fantastique, c’est un peu ça… Donc, j’ai pas eu peur. J’étais inquiet parce que c’est inquiétant, mais j’ai pas eu peur, j’y ai pris beaucoup de plaisir. Après, il y a eut Harry Dickson, Cric-Croc le mort en habit. Harry Dickson allait plus loin que Sherlock Holmes. Sherlock Holmes, c’est le personnage qui est intéressant. Il y a quelques histoires qui sont très bien, l’atmosphère est prenante, mais les enquêtes, il y a un côté pour que tout rentre dans l’ordre, y a pas de mystère. Alors que chez Harry Dickson, il y a le personnage, l’enquête et ce petit frisson en plus… La bande de l’araignée, des titres absolument extraordinaires, le lit du diable, rue de la tête perdue et, à l’école, je ne trouvais pas ça. C’est-à-dire qu’enfant j’ai cru, comme je ne savais pas lire et que je regardais les images, j’ai cru qu’en arrivant à l’école on allait m’ouvrir la clé de la littérature, mais je me suis vite rendu compte que les instits ne nous racontaient pas d’histoires mais nous enfilaient les dates les unes après les autres, tout était dépoétisé au possible. Donc, je m’en suis désintéressé petit à petit, j’ai décroché. Et dès que tu décroches de l’école, quand on te demande ce que tu veux faire plus tard et que tu dis écrivain, t’es foutu. Si tu dis ingénieur, c’est bien. Pompier, c’est normal. Mais écrivain, t’es foutu. « Allez l’écrivain, au tableau. Eh bien c’est pas terrible pour un écrivain… ». Alors, je me suis mis aux rédactions, je me suis appliqué mais bien souvent, j’avais des bulles car trop d’imagination, hors sujet. Je m’appliquais aux dessins aussi. Je me préparais tout seul au métier d’écrivain, d’artiste, d’illustrateur…
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Après Ray, il y a eut Seignolle. Tu me demandais si on me racontait des histoires quand j’étais petit. Eh bien, mon parrain me parlait souvent de la bande à Moneuse. Moneuse étant un bandit de grand chemin qui avait semé la terreur du côté de Bavay, Mons… Il avait laissé une trace de brûleur de pied, de chauffeur du nord… Les grilles que tu vois dans les fermes, ça s’appelle des moneuses, parce qu’on grillageait ses fenêtres contre ses attaques. Il m’avait parlé de Moneuse qui se cachait dans une grotte, une caverne, au caillou qui bique. Et il me parlait d’une Dame blanche mais on ne savait pas si c’était une fée ou un fantôme, il y avait un mystère tout autour. A chaque fois que je demandais, il me disait « ou c’est une bête ! ». C’était assez effrayant. J’y suis allé avec un copain et on n’a pas vu de rocher, de Dame Blanche par contre je me suis tapé une angine blanche. Et c’est là que ma mère m’a offert la Malvenue et Marie la louve de Seignolle. Là, il parle aussi de dame blanche. Jean Ray et Seignolle étaient alors pour moi des maîtres absolus, deux êtres mythiques que je ne pensais pas rencontrer. Tu vois, aujourd’hui, il y a des salons, des dédicaces où tu peux espérer rencontrer tes auteurs, discuter avec eux, là, non. Je vais donc, bien des années après au service militaire à Epernay, dans la Champagne… J’y ai fait de la déco, je faisais des peintures, du coup j’ai pas fait les classes. Comme je les ai pas faites, ils m’ont envoyé à Epernay où j’ai fait de la peinture et un ciné-club. De l’endroit où je dormais, je voyais une sorte de ruine. A ma première perm, je m’y rends à travers les vignes et ce n’était pas du tout une ruine mais une église. Une église vide d’où se dégageait une ambiance particulière, une belle lumière filtrée par les vitraux, il y avait des corbeaux aussi qui criaient dans les grands arbres. Un petit cimetière tout autour. Alors je redescends et là une voiture s’arrête et me raccompagne à la caserne. C’était un paysan, un vigneron. Et là, il me dit « Tu sais, tu reviens du domaine de la Dame Blanche. Chavaux, c’est le domaine de la Dame Blanche ! ». Du coup, je l’interroge mais l’homme n’en savait pas plus. Il me renseigne alors sur une dame à la bibliothèque d’Epernay qui elle, pourrait répondre à mes questions. Donc, à la perm suivante, je me rends à cette bibliothèque où il y avait tous les recueils de contes, de folklore, tout Féval, Sébillot, Anatole Le Braz, Van Gennep, les fondateurs du folklore… C’était la bibliothèque dont je rêvais enfant ! Je demande donc à voir la conservatrice qui voyant arriver un militaire se met à sourire. Et en fait, cette dame était la fille d’Arnold Van Gennep ! Au fil de la conversation, elle me dit que je lui fais penser à un jeune homme qui était venu voir son père, il s’intéressait aussi aux fées, aux Dames Blanches. « Vous le connaissez peut-être », me dit-elle, « parce que maintenant il écrit ». C’était Claude Seignolle. Là, je lui dis toute mon admiration pour Seignolle et elle me propose de lui écrire une lettre de sa part. Et j’ai écris à Seignolle. J’avais écrit une nouvelle sur lui, j’avais fait beaucoup d’illustrations à partir de ses textes… Il m’a invité chez lui, rue Vaneau à Paris et je me suis retrouvé en face du grand sorcier que j’appelais le Croseignollesque. Pour moi, c’était vraiment le sachant, le diable, c’était Bas-de-Cuir, un personnage légendaire. Adolescent, j’avais eu une adolescence très difficile, très compliquée, je m’habillais tout en noir, la négation. J’étais un hurlut…
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Richard Ely : Pourquoi ce choix vestimentaire, t’être toujours habillé de noir ?
Pierre Dubois : Je ne sais pas. Il y a eu comme une cassure adolescent. Et je me suis toujours depuis habillé en noir à tel point que dans une autre couleur, je me sens mal. Est-ce dû aux héros justiciers de mon enfance ? Je ne sais pas… A l’époque, c’était bizarre. « Croâ, croâ ! » Les gens criaient au corbeau. Il n’y avait absolument pas la mode des gothiques. Peut-être aussi un peu de provocation… Et donc, j’en reviens aux hurluts, je m’étais créé un monde de fées, de lutins. Les hurluts en ardennais sont les éclairs de chaleur. Lorsque le ciel est orageux, y a pas de tonnerre, mais des éclairs de chaleur. C’était des éclairs dans la nuit et moi je vivais une sorte de nuit perpétuelle. Quand tu es adolescent, tu as le mal de vivre et en plus, j’avais été viré de l’école, je rentrais pas dans les trucs, je voulais pas être dessinateur industriel comme mon père, je voulais pas faire de comptabilité, je savais ce que je voulais faire mais personne n’était d’accord. A tel point que mes parents m’ont envoyé chez un psy qui m’a demandé ce que je voulais faire et je lui avais répondu tueur à gage. Tout simplement car tuer mon prochain et être payé pour, c’était le pied, t’étais rejeté ! Et ce psy a été génial. Il s’appelait Baudouin, je l’ai appelé Saint-Baudouin, on est devenus amis par la suite. C’est pour ça que je passe tant de temps avec les jeunes qui viennent me voir, car je me revois enfant, rejeté par tout le monde, par les adultes… parce que tu veux être écrivain, parce que tu veux dessiner… Ce psy m’a conseillé de rentrer aux Beaux-Arts. Il m’a acheté une nouvelle et les illustrations. Il me l’a acheté pour prouver à mes parents que je pouvais vivre de ma plume et de mes dessins. Il s’est suicidé beaucoup plus tard et ça été pour moi un crève-cœur. J’avais 14, 15 ans lorsqu’il a été voir le directeur des écoles académiques de Valenciennes pour que j’y rentre. Et j’ai donc fait les Beaux-Arts à Valenciennes. J’ai eu des profs qui étaient des maîtres notamment Barriau, prix de Rome de gravure (NDLR : nous n’avons pu retrouver ce nom associé au Prix de Rome, si vous le pouvez, faites-nous signe !) et Betremieux, un très bon peintre que j’aimais beaucoup. Dubuisson aussi… J’avais une grande admiration pour ce Barriau.
pierredubois0504La vieille bâtisse plonge son regard sur le jardin…
pierredubois0506… où l’elficologue se promène suivi de quelque fée, quelque lutin !

Richard Ely

Né en Belgique, j'ai passé toute mon enfance à Ellezelles, village sorcier. J'ai ensuite étudié les fées, elfes et lutins à l'université tout en croisant les chemins de Pierre Dubois, Claude Seignolle, Thomas Owen... En 2007, après avoir parcouru bien des forêts et des légendes, je crée Peuple Féerique. Spécialiste du folklore féerique, auteur d'encyclopédies, de livres, d'albums, je poursuis mon exploration de ce Petit Monde de Merveilles pour le partager avec vous.

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