Carte blanche à Pascal Moguérou avant le petit concours…

C’est au tour de Pascal Moguérou de nous gratifier d’un billet avant de lancer le concours sur ce blog. Un texte qui en dit long sur son amour pour la nature, un coup de triste colère et d’incompréhension devant les compagnons de ses promenades aujourd’hui disparus… Un premier texte auquel répond l’une de ses nouvelles parues dans L’Heure des fées, un écho, une réponse enragée qui fait tant de bien à lire et relire… A lui la parole…


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Ceux qui me connaissent un peu, savent l’amour immodéré que je porte à mes forêts et à mes grèves… Je dis « mes » mais elles ne m’appartiennent pas, bien sûr, et c’est dans un sens purement affectueux que je le dis… Cela faisait un moment que je n’avais pas été me promener en forêt et l’autre jour, j’y suis retourné… Le coureur des bois et le chasseur de champignons que je suis, sait très bien que Bonhomme Hiver est passé par là, alanguissant la nature dans un manteau de silence, le temps pour elle de se reposer… Mais se retrouver perdu au fin fond d’un bois, sentant sous ses pieds le tapis moelleux de mousse et d’épines de sapin mêlées, respirant avec bonheur les senteurs poivrées d’humus, caressant la rugosité des peaux d’écorce, sont à eux seuls, des petits bonheurs sans pareils…

J’y suis retourné, sachant malheureusement le triste spectacle qui m’attendait. Ma forêt avait subi les assauts de ces maudits monstres mécaniques, ces machines infernales qui ne laissent aucune chance à des vénérables, vieux de plusieurs dizaines d’années. Coupant, tranchant, ébranchant, je les entendais depuis chez moi, la rage au ventre, s’acharnant sans fin jusqu’au bout des jours, dans la noirceur des soirs d’hiver.

La désolation s’étalait devant mes yeux… les gigantesques machines avaient laissé des cicatrices béantes là où elles avaient œuvré, au travers de la forêt et au sol. La pluie des derniers temps n’avait rien arrangé à l’affaire et des sillons tailladaient profondément la terre comme les coups de griffes d’un géant furieux.

Sans doute était-ce naïf de ma part, que de croire en l’immuabilité des choses… que mes bois chéris resteraient ainsi, ces vieux vénérables aux fûts majestueux, grandissant année après année, et aux pieds desquels, à la faveur de l’ombre bienfaisante de leur frondaison de jeunes feuilles, une vie grouillante et joyeuse s’éveillerait chaque Printemps… Combien de temps encore Mère Nature, blessée, meurtrie, va-t-elle laisser faire ?… Prendre, prendre et ne rien laisser, que des lieux exsangues derrière eux, au nom de ce maudit profit. J’étais écœuré.

Avant, en ce lieu, j’étais une ombre parmi les ombres… j’avais appris, depuis longtemps, à me déplacer en silence dans les bois, ne laissant nulle trace de mon passage, en bon chasseur de champignons. J’étais là, à présent, debout, comme nu, dévoilé, visible de toutes parts… Je me sentais tel un intrus, alors j’ai fait demi-tour et quitté ce lieu abandonné…

Pascal Moguérou

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Lommig

Quand la clochette du café tinta, tous, machinalement, tournèrent la tête pour voir entrer le nouveau venu.

« Il est arrivé un grand malheur dans les bois !… »

Celui qui avait prononcé ces mots s’appelait Lommig et était considéré par tous comme un esprit simple, un brave cœur, en actes comme en pensées d’ailleurs… Il vivait dans une petite masure au fin fond de la forêt, dont la porte et les volets, pas plus que le chaume du toit n’étaient un obstacle depuis belle lurette aux caprices de dame nature. « Le fou des arbres », ainsi le surnommait-on et il s’en accommodait fort bien.

D’ordinaire, sa présence aurait déclenchée moqueries et quolibets, mais l’homme qui se tenait dans l’embrasure de la porte portait sur son visage les stigmates d’une horreur sans nom et ce qui flottait dans l’azur de ses yeux, à la frange de la folie, confina la moindre plaisanterie au fond des gosiers…

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Cette région reculée de Bretagne vivait des temps de grands changements. De nouvelles voies de communication s’étaient ouvertes, reliant les grandes villes entre elles. Depuis peu, des bûcherons, engagés par la compagnie des chemins de fer, s’étaient installés dans le petit hôtel du village avec pour mission de creuser dans l’immense forêt qui couvrait la région une voie de passage pour le futur tronçon du train… Mais depuis deux jours, la douzaine d’hommes n’était pas revenue à l’hôtel. L’hôtelier cependant, supposant qu’ils étaient restés sur place pour avancer l’ouvrage, n’avait pas jugé utile de signaler leur absence.

En arrivant à la clairière, la petite troupe se figea. Pétrifiés d’horreur devant l’insoutenable spectacle qui s’offrait à eux, les hommes se taisaient. Les peurs ancestrales revenaient chanter à leur mémoire et le silence qui régnait autour d’eux hurlait douloureusement à leurs oreilles. La vie même semblait avoir quitté ces lieux…

L’équipe de forestiers était là, du moins ce qu’il en restait… On aurait dit que les corps avaient fusionné avec les grands chênes alentour, comme des rubis enchâssés dans l’écorce des arbres. L’horrible spectacle de cette pantomime macabre où les visages des corps broyés qui émergeaient encore du bois reflétaient une terreur sans nom, était insupportable, même pour les cœurs les plus aguerris. Les pauvres marionnettes désarticulées qui avaient été des hommes faisaient penser à des noyés surnageant dans une mer déchaînée…

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Lommig savait, il avait eu beau prévenir du danger, lancer de vaines menaces à la ronde, des mises en garde qui ne recevaient que railleries comme écho… mais il savait. Il avait entendu durant les nuits passées, recroquevillé sur sa paillasse, monter les plaintes lugubres qui se mêlaient au vent du nord, ces plaintes disaient leur rage, ces mugissements hurlaient leur colère vis-à-vis des intrus qui osaient envahir et mettre à mal leur univers… Lommig avait entendu le cœur noir de la terre chanter sa haine des hommes.

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Il réalisa soudain qu’il était seul en entendant les hurlements de terreur de ses compagnons, s’éteindre et disparaître dans le lointain…

Pour la première fois en quittant la forêt, il éprouva de la peur et comprit confusément que de terrifiants gardiens veillaient désormais sur ces lieux…

… et qu’il n’était plus le bienvenu.

 

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( « Lommig » – l’Heure des Fées – © Pascal Moguérou)

 

7 réponses à “Carte blanche à Pascal Moguérou avant le petit concours…”

  1. Bonjour! Je viens d’avouer que je suis tombee amoureuse du dessins et le monde de Pascal Moguerou! Moi , j’aime beaucoup le foret et les arbres. Je les ai decouvert lors de mon enfance, dans une monde ou on pouvait se promener librement dans les forests. Mon coeur appartient a la Nature et parfois je reve que les arbres m’ecoutent et me comprendent….

  2. Martine dit :

    Bonsoir,
    J’adore, ce texte et tout ce qui est « Pascal Moguérou ». A quand la réédition de ce livre que je voudrais tant!!!???

  3. Anita dit :

    Superbe Merci Pascal hâte de lire la suite avec ce superbe livre

  4. Morgane dit :

    Je suis une grande fan de Pascal Moguérou, et me suis même fait dédicacée son SketchBook cet hiver au centre arthurien !
    Et cet article ne fait que renforcer mon admiration pour cet homme, car dans mon coin reculé de Bretagne, les arbres crient en ce moment d’agonie… Il a su écrire ce que cet horreur devant tant de vies écorchées, me fait ressentir, et sa plume a un talent peut-être bien égal à son coup de crayon, je ne peut donc m’empêcher de crier mon admiration pour cet homme ! Que de talent, avec un coeur bon qui ne se limite pas à ses confrères humains…

  5. Jauret dit :

    Bonjour,

    Je ne connais pas Pascal Moguérou mais ce qu’il a écrit, décrit même…m’a fait partir vers une enfance où l’imagination des lieux secrets que j’avais sont parfois perdu à jamais….par l’homme qui détruit tout…même nos souvenirs d’antan !

  6. Mélusine dit :

    Les illustrations de cet article sont magnifiques !
    Et le texte aussi.
    Cela me fait penser à un chapitre du livre « Merveilles et légendes de korrigans » de Pascal Moguérou, justement ! Celui d’un bûcheron achetant une forêt aux enchères, dont nul ne veut, et où il découvre qu’il ne peut couper les arbres car tous sont vivants et sauvagement gardés par des korrigans et autres créatures magiques.
    Aaaaah, déjà petite, je faisais très souvent le souhait que la nature devienne forte, si forte qu’elle envahisse les villes. J’imaginais Paris recouverte de lierre, de fleurs, des arbres surgissant du sol et au milieu des routes, empêchant les voitures et les camions de polluer l’air…
    Si seulement on pouvait avoir un pouce vert, comme dans le film « Le lutin magique » de Don Bluth et Gary Goldman !

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