Petit échange autour du Bestiaire fantastique et créatures féeriques de France aux éditions Terre de Brume

Les fées, lutins et garous français ont leur Bestiaire !

bestiairefantastique

Les éditions Terre de Brume ont publié en octobre dernier Le Bestiaire fantastique & Créatures féeriques de France. Pour la première fois à notre connaissance, un projet s’attaquait à l’ensemble des créatures du Folklore français et rien que français. A côté des nombreux ouvrages régionaux, il manquait cette pièce au puzzle de nos bibliothèques féeriques. Derrière cet ouvrage se cachent Richard Ely du Peuple Féerique et Amélie Tsaag Valren connue sur le web légendaire pour le Fabyrinthe et ses articles Wikipédia. Le présent blog ne pouvait ne pas donner la parole aux auteurs de l’ouvrage mais s’interviewer soi-même semblait un peu bizarre, alors on vous offre simplement un échange de conversation autour de quelques tasses fumantes de bon thé…

Alors Amélie, notre Bestiaire est donc en librairie, ça te fait quoi de voir ce livre qui nous a occupé durant des mois prendre vie ?

Je pense que le livre prendra réellement vie lorsque lecteurs, curieux, amoureux du petit peuple et des créatures étranges, rêveurs de chimères partiront arpenter les lieux que nous avons décrits ! Mais pour répondre à la première question, j’aurais du mal à cacher un petit sentiment de fierté ! En passant devant des librairies comme l’Antre-Monde à Paris, ou des rayons à l’Espace culturel Leclerc de Ploërmel, il y a un mélange de joie et de fierté, oui… Et toi Richard, tu as déjà publié, as-tu le sentiment d’avoir accompli une mission avec le Bestiaire ?

Oui, en effet, en travaillant sur l’ouvrage précédent, je m’étais rendu compte que, contrairement aux autres pays d’Europe, la France ne possédait pas vraiment de « dictionnaire », de livre qui présentait les créatures féeriques et fantastiques par région. Il y a certes beaucoup d’ouvrages régionaux ou de livres mêlant créatures françaises et d’autres issues de folklores étrangers mais je n’ai, à ma connaissance, pas en tête de livre centré sur le sujet et qui fait un tour de France comme on l’a fait. Tu as une idée de la raison pour laquelle ça n’existait pas ?

Oui, j’en ai une. C’est un peu long, je te conseille de t’asseoir tranquillement, avec une bonne tasse de thé. Comme l’a déjà dit notre ami Petrus Barbygère, en France, nous avons un réel problème de mise en valeur de nos légendes. Nous n’avons pas de chaire universitaire consacrée à l’étude de nos légendes, et de ce fait la plupart des initiatives à ce niveau là sont régionales. Beaucoup en Bretagne – et depuis que j’y vis c’est encore plus évident. La seule initiative à l’échelle, réellement, de la France entière, est celle de la Société de Mythologie française qui a entrepris un travail de ce type dans son « Guide de la France merveilleuse » mais en prenant une méthode bien différente de la nôtre, à savoir, celle du guide de voyage. Ensuite, il est vraiment compliqué de parler de légendes « françaises » car les spécificité par région – j’emploie le terme région sans aucune connotation politique – sont énormes. Nous avons des façons de penser les êtres légendaires radicalement différentes, par exemple entre la Corse et l’Alsace, le Pays basque et la Bretagne. La Corse a un système de croyance très proche du chamanisme, où les êtres de légendes sont peut-être bien une forme prise par l’âme de sorciers endormis. En Alsace, c’est après sa mort qu’une personne a le plus de chances de se légender, elle prend alors la forme, si elle a pêché, d’un animal fantôme. En pays basque, on ne parle pas vraiment de fées ou de lutins, mais plutôt de génies… Alors, faire un livre par région est beaucoup plus simple que faire un livre sur la France ! Et en Bretagne… je regrette que les korrigans soient plus connus comme nom de marque (c) TM, que pour ce qu’ils sont à ‘origine. Mais bon, avant que la France ne soit France, nous avions des peuples… d’origine Celte, Romaine, Germanique, Basque, Nordique, et tout ceci, et tout cela a donné des spécificités, des saveurs particulières à chaque territoire. D’ailleurs Richard… à part le Nord, où tu as été assez souvent si j’ai bien compris, y-a-t’il un pays de France que tu aimes plus qu’un autre ? Et tu y as rencontré quelqu’être féerique ?

Oups, plus de thé ! C’est vrai que j’aime le Nord, les gens y sont comme chez moi mais bien sûr, j’ai fréquenté la Bretagne, la Normandie, la Lorraine et d’autres coins de France mais mon plus vif souvenir est celui des Fradets de L’île d’Yeu, c’était ma première expédition dans cet unique but. Je me souviens avoir attendu le crépuscule pour être seul et lorsque le soleil toucha l’horizon m’être avoué que ce n’était peut-être pas la meilleure de mes idées. Enfin, je suis toujours vivant. Il faut dire aussi que dans mon pays, la Belgique, on ne manque pas de créatures bien terrifiantes, ça aide… Et toi, peux-tu évoquer un souvenir sur la piste d’une des légendes de France, je sais que tu aimes à parcourir les chemins buissonniers…

Il y en a beaucoup, et parfois les souvenirs se perdent ou s’effilochent un peu. J’ai déjà raconté la rencontre avec lou Drapé à Aigues-Mortes, en Camargue – région que j’ai rêvée longtemps enfant pour avoir vu le film Crin-Blanc. Ce n’est pas la seule, j’ai rêvé les Ardennes aussi, avec un livre d’André Dhôtel : Le pays où l’on n’arrive jamais. Il parle de la Belgique au fil de la Meuse, tu l’as peut-être lu ? Dans ce livre, Dhôtel te parle d’un village qui n’existe pas : Lominval. Enfin, qui n’existe pas… On ne m’a jamais dit qu’il n’existe pas ! Du coup, la première fois que je me suis rendue dans les Ardennes, j’ai cherché Lominval un peu partout. C’était un peu comme dans l’ambiance – fantastique – de ce roman, tu cherches ce village qui n’existe pas dans la forêt ardennaise, et donc le pays où l’on n’arrive jamais. Tous les récits te disent qu’il faut te perdre pour trouver la féerie. Et voilà, je me suis perdue dans cette forêt ardennaise. Et j’y ai entendu, ou pas, les pas pressés des nutons qui couraient se cacher sous les roches d’ardoise. C’est drôle comme, en matière de légendes, on revient souvent à la Bretagne et aux Ardennes.

En effet, je pense pour ma part que les régions à forte identité sont conservatrices de leur patrimoine et du même coup, de leurs légendes. Mais c’est aussi l’effet des collectes. Certaines régions ont été privilégiées car elles ont eu la chance d’avoir une quantité ou une qualité de collecte au 19ème, d’autres n’ont pas eu cette chance et les légendes sont parties aux oubliettes. La vérité est que le moindre hameau possédait ses fées, lutins, croquemitaines… Après, les partages, les confusions, les oublis ont fait leur œuvre. On dit souvent que deux avancées technologiques ont détruit les légendes: la locomotive, en faisant tomber les distances, les « séparations » géographiques, en permettant donc les échanges d’idées, l’import et l’export des légendes… Et l’électricité qui a chassé la nuit, l’obscurité, ces ombres propices à l’imaginaire et par là les veillées contées, plus tard remplacées par la télévision… Mais toutes les régions possédaient leurs créatures, c’est d’ailleurs une des volontés de notre livre, sauver les quelques traces inscrites dans un maximum de lieux possible. Au fait, que penses-tu de l’idée de faire appel aux lecteurs pour nous renseigner d’autres créatures de chez eux ?

Je pense que c’est une excellente idée, on en redécouvre tous les jours. Et d’ailleurs, je suis partagée sur l’idée de légendes « authentiques » dont parlent certains spécialistes. Les animaux-totem de l’Hérault, par exemple, ont été inventés très récemment, leur légende aussi. C’est si beau, de voir naître une légende, de voir les habitants d’un lieu la faire vivre et la conter… que je trouverais cruel d’exclure les animaux-totem d’Hérault au motif qu’ils sont trop récents. Qu’en penses-tu ?

Là, je t’avoue ne pas partager entièrement ton point de vue. Si effectivement j’apprécie beaucoup que de nouvelles légendes naissent ci et là, je suis de nature patiente. Pour qu’un nouvel être prenne forme, il faut du temps. Il faut que ses témoins passent le relais, qu’il se partage. Même si tu retrouves des symboliques communes, de grands archétypes derrière les croquemitaines, monstres et fées de France (et d’ailleurs), ceux-ci ont leurs particularités locales, ce qui est à mon sens primordial à trouver ou retrouver mais même pour ces particularités locales, il faut le temps qu’elles s’affirment, s’acceptent, se posent… Les cueillir trop jeunes, c’est ne pas leur laisser le temps de se poser, de se définir elles-mêmes. Bien sûr, par la suite, chaque mythe évolue, se transforme, prend la direction qu’il désire… Ceci étant dit, au final, nous avons recensé 640 créatures, pensais-tu au départ en trouver autant ou t’attendais-tu à plus ?

Donner un chiffre est délicat, même pour une estimation. On retombe sur le problème de l’ « inclassabilité » des êtres de féerie. Par exemple, on sait qu’il y avait des fées à Orgeval, parce qu’il s’y trouve une pierre aux fées. Mais de ces belles dames-ci, nous ne savons rien ou presque : elles venaient boire l’eau de pluie dans les cavités. Et… c’est tout ! Alors, d’un côté les fées d’Orgeval ont bien droit de cité dans notre livre, mais de l’autre, il y a des pierres aux fées partout en France, et si l’on comptait pour chaque pierre aux fées, chaque trou aux fées, etc, une fée particulière… Nous arriverions sans problème à mille ! J’ai un peu cessé de m’intéresser à cette histoire de nombre. L’imagination est illimitée, il paraît même qu’Einstein l’a dite plus importante que la connaissance. Aussi, le nombre de fées dans notre livre est moins important que toutes celles que l’on peut imaginer… dans sa forêt, dans son jardin, dans sa cuisine…. J’ai un nain géant sous le sol de la cuisine d’ailleurs; Tu sais, j’habite en Bretagne, c’est une maison traditionnelle et jusqu’en 2006 le sol était en terre battue. A l’endroit où le carrelage est ocre rouge vit le main géant. Il a une forme de limace, et son grand plaisir est… de voler les culottes des filles (pour y baver une espèce de méduse). Si l’on excepte ce détail, il est de charmante compagnie. A moins qu’on lui pose un meuble sur la tête – ce qui lui fait perdre des forces – il oriente la maison vers le soleil. Bon, les nains géants n’aiment pas le soleil, mais comme il vit sous terre, ça ne le dérange pas !

Depuis quelques temps, je pense sincèrement que notre travail de recensement des êtres légendaires de France est moins important que celui qui consiste à porter le « message de féerie ». Bon, on fait les deux, tu l’as très bien montré dans ton Grand Livre des esprits de la nature d’ailleurs !

Tu es raison, l’essentiel est de porter le message de Féerie. D’ailleurs peu importe les moyens. Les livres, c’est bien mais j’admire beaucoup le travail fabuleux de tous ces artisans sur les marchés féeriques, des peintres et illustrateurs qui donnent un visage aux fées et lutins, des conteurs qui nous emportent en leur Royaume… Finalement, notre Bestiaire n’est qu’une pièce du puzzle, issu des légendes et du folklore de France, il attend maintenant de nourrir à son tour conteurs et saltimbanques, rêveurs et autres passeurs de Féerie !

Propos recueillis pour le Peuple féerique en novembre 2013.

Le Bestiaire fantastique et Créatures féeriques de France, Terre de Brume, 2013

Disponible dans toutes les librairies !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *