Fées noires & Dames sombres – La Lavandière de nuit

La Lavandière de nuit

lamina
© Pascal Izac

 

Penchée sur un linge tâché de sang, la Lavandière, vêtue dune épaisse robe noire, bat en gémissant lhabit du futur défunt quelle tient entre ses mains usées. Celle-ci hante un ancien lavoir et de ses yeux s’écoulent deux filets de larmes rejoignant leau depuis longtemps croupie. Malheur à celui qui croise le regard de cette femme endeuillée, cest bien souvent sa propre mort quelle augure et son linceul quelle tient au bout des bras !

 

La lune caressait le paysage de ses rayons de lumière pâle conférant aux arbres des allures de silhouettes fantomatiques. Sur le chemin qui menait au village de P., un homme marchait. Il revenait d’une soirée bien arrosée où l’on avait fêté le demi-siècle d’un ami de toujours. Lui, il dépasserait ce cap d’ici deux mois. Il s’imaginait déjà ce jour, ses amis, et les heures de rigolade débridée. Sifflotant, il avançait le cœur joyeux quand son regard fut attiré par une ombre dans les fourrés. Machinalement, l’homme quitta le chemin pour s’approcher, attisé par une curiosité de poivrot, titubant entre les buissons, trébuchant sur les pierres d’un sentier improvisé bien moins sécurisant que la route du village. Au bout de quelques minutes de marche hasardeuse, il déboucha sur une clairière ouvrant sur un étang. L’ombre était posée sur la berge. Plissant les yeux, il devina plus qu’il ne vit une femme, drapée dans des vêtements sombres et qui battait l’eau de manière régulière en murmurant un chant ancien. L’homme avait déjà entendu cette mélodie. C’était un chant de pleureuses, du temps où un groupe de femmes gémissantes accompagnait les cortèges funèbres.

Il s’approcha de la femme, la salua mais ne reçut point de réponse. Armé du sot courage que vous confère l’alcool, il s’avança encore et toucha l’épaule de la dame. Elle se redressa lentement. Fixant d’abord le sol, elle releva lentement la tête pour faire face à l’homme. Son visage était d’une blancheur maladive, ses yeux d’un noir profond, creusés comme le sont ceux d’un être marqué par une terrible tristesse. Sans un mot, la dame leva les bras, tenant au bout de ceux-ci un linge blanc trempé. Par reflexe, l’homme s’en saisit et se mit à le tordre. De l’eau s’écoula du linge et mouilla le sol au pied du soulard qui s’en amusait. Quelques secondes plus tard, un liquide plus épais, plus poisseux se répandit à son tour et l’homme s’en effraya : ce n’était plus de l’eau mais du sang qui suintait du linge. La peur qui le saisit alors le dessoûla aussi net. Mais il était trop tard, il avait entre les mains le linceul d’une Lavandière, l’une de ces fées maudites que l’on croise la nuit le long des anciens lavoirs et des étangs. S’il avait eu un brin de conscience cette nuit-là, il aurait fui, couru pour rejoindre son village. Son sort était scellé. Il avait accepté le linge maudit, l’avait tordu. Peu importe s’il parvenait maintenant à rejoindre sa demeure ou s’il se laissait conduire par la fée vers l’eau froide. Quoi qu’il fasse, il le savait, il ne fêterait jamais son demi-siècle.

Richard Ely

Né en Belgique, j’ai passé toute mon enfance à Ellezelles, village sorcier. J’ai ensuite étudié les fées, elfes et lutins à l’université tout en croisant les chemins de Pierre Dubois, Claude Seignolle, Thomas Owen…
En 2007, après avoir parcouru bien des forêts et des légendes, je crée Peuple Féerique. Spécialiste du folklore féerique, auteur d’encyclopédies, de livres, d’albums, je poursuis mon exploration de ce Petit Monde de Merveilles pour le partager avec vous.

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