Interview de Jean-Louis Fetjaine pour ses séries sur les Elfes…

Je reprends sur le blog l’interview de Jean-Louis Fetjaine réalisée pour le dossier Elfes de Khimaira de ce mois de mai 2009.

Lorsqu’on aborde un thème comme celui des elfes, on pense de suite à Tolkien puis, très vite un autre nom s’impose aux lecteurs français: Jean-Louis Fetjaine. Un auteur qui a eu deux traits de génie lorsqu’il s’est lancé sur la piste des elfes. Le premier est d’avoir emprunté la voie ouverte par Tolkien qui a lui-même apporté aux elfes une dimension de beauté et d’”angélisme” expliquant en grande partie le succès et l’attirance pour ces êtres aujourd’hui. Le second est d’avoir mélangé Histoire et Merveilleux. Plus encore, d’avoir imaginé une préquelle aux légendes arthuriennes et un récit qui se tient parfaitement. Il y a beaucoup de messages très actuels dans les romans de Jean-Louis Fetjaine, ce qui explique à quel point la première trilogie fut si bien accueillie lors de sa parution à la toute fin des années nonante. Une oeuvre qui vient donc avant les films de Peter Jackson, il faut le souligner ! On assiste aussi à une religion chrétienne naissante et ce cheminement des dieux au Dieu unique, des peuples au peuple unique est vraiment passionnant à suivre.
En 2008 paraissait le premier tome d’une nouvelle trilogie, préquelle à la première et qui nous menaient sur les traces de la jeune Lliane. Le second tome est paru en avril 2009, l’occasion était trop belle pour revenir sur cet univers avec son créateur. Rencontre avec un ami des elfes…


LA TRILOGIE DES ELFES…

Khimaira: Vos elfes diffèrent, comparaison inévitable, de ceux du Seigneur des Anneaux de Tolkien. Alors que lui les rapproche des anges bibliques, vous conservez l’idée de beauté parfaite mais y mêlez un pouvoir de séduction presqu’animal et un petit côté vampire… Une image plus proche de celles des démons, incubes ou succubes, que des anges finalement ?

Jean-Louis Fetjaine: Oui, absolument. L’idée de la série Le Crépuscule des elfes et de la trilogie La chronique des elfes est que les quatre peuples qui se partagent le monde – elfes, monstres, nains, hommes – n’en sont en réalité qu’un seul et qu’il s’agit des hommes. L’homme actuel aurait hérité de la brutalité des monstres, de la cupidité des nains, de la soif de pouvoir des hommes… Mais seule la grâce des elfes lui auraient échappé. Pas de bol.
Les elfes survivants seraient devenus des vampires, ou quel que soit le nom qu’on leur donne.
Pour moi, les elfes sont avant tout proches de la nature, et donc comparables aux bêtes, ce qui implique des bons et des mauvais côté, dont une bestialité « inhumaine » lorsqu’ils se battent.

K. Vos elfes ont la peau bleue. D’où vient cette idée et pourquoi cette couleur en particulier ?
JLF: Pas vraiment bleue, mais très pâle. C’est une couleur qui signifie « grand » au Moyen-âge – Barbe Bleue = grande barbe -. Le terme est donc aussi une indication de leur taille. J’aimais bien aussi le côté froid de cette couleur de peau.

K. Vous semblez considérer les elfes , du moins dans votre oeuvre, comme un peuple qui a réellement vécu ?
JLF: Oui et non. Comme je disais plus haut, les elfes seraient des hommes en réalité, devenus légendaires. Mais c’est le cas de tous les peuples légendaires. D’où viennent les orcs de Tolkien ? Des Orcades, ces îles au nord de l’Ecosse, où vivaient des Pictes décrits dans les sagas scandinaves et appelées « orkein ». D’où viennent les ogres ? Des Huns, et plus précisément des Hongrois : les bottes de sept lieues sont un souvenir de leur vitesse et le grand couteau un souvenir de leurs sabres. Il en va de même pour la plupart des peuples merveilleux. Cela ne veut pas dire que l’imaginaire n’existe pas, mais au contraire que l’homme a toujours besoin de raconter des histoires en embellissant la réalité.

K. Si vous deviez rapprocher vos elfes d’une des trois directions suivantes, ce serait laquelle?
– les Tuatha Dé Dânann, le premier peuple selon la mythologie irlandaise,
– les elfes humanisés par Tolkien,
– les elfes des traditions germaniques, plus proches de ce que nous appelons « lutins » et qui incarnent des esprits de la Nature.

JLF: Les deux premiers. Ils sont clairement l’une des « tribus de la déesse » – Tuatha Dé Danann – et leur mythologie est celto-gaëlique. Mais ils ont également bien sûr nombre de traits inspirés par Tolkien. C’est le boss, on n’y échappe pas.

K. L’amour libre, la symbiose avec la nature, la magie… Vos elfes figurent finalement tout ce que l’homme désire et qui lui semble tabou ? Ils sont des sortes d’humains décomplexés et revenus aux vraies valeurs, non ?
JLF:C’était mon idée de départ, cette sorte d’Eden à la Rousseau, cet état de nature idéal. Mais en fait l’état de nature et l’absence d’humanité n’est pas sans aspects négatifs. Les elfes ne pleurent pas. Ils n’élèvent pas leurs enfants. Leur sexualité est libre et animale, mais leur amour est limité, etc. Pour moi, ils sont plus proches des animaux que des hommes, et c’est ce qui en fait l’intérêt. Des êtres trop parfaits seraient agaçants, à la longue.

K. D’ailleurs, à part Lliane, aucun n’a connu ou ne connaît l’amour. Ni entre amants, ni même envers leurs enfants…
JLF: Lliane doit « apprendre » l’amour avec Uther, et d’ailleurs elle s’en effraie vite. Oui, il n’y a pas d’amour – au sens ou nous l’entendons – dans une harde de cerfs, dans une meute de loups ou dans un clan elfique. Il y a de l’attachement, un sentiment d’appartenance au groupe, des liens sociaux, de la sexualité, mais pas de sentimentalité. Là encore, s’éloigner le plus possible du modèle humain donne un relief intéressant aux elfes et à l’idée qu’on s’en fait.

K. Votre première trilogie elfique donne une version de la christianisation assez intéressante même si plongée dans l’Imaginaire. D’où vous est venue cette idée de faire concilier les croyances celtiques, l’Histoire de l’homme et la religion chrétienne ?

JLF: L’histoire du Moyen-âge est à la fois celle du défrichement des grandes forêts et celle de la christianisation de l’Europe, puis de la tentative de christianisation des abords de l’Europe. Dans le haut moyen-âge, l’église a dû combattre les cultes païens, puis les hérésies. Les recoins les plus isolés, soit par la forêt soit par la situation géographique, sont restés païens plus longtemps et c’est là que sont nés nombre de légendes. Car le peuple christianisé en surface est resté longtemps attaché aux coutumes anciennes, en l’occurrence les croyances celtiques. Tout cela n’est pas si imaginaire…

K. Le point de départ de votre première trilogie elfique a été une vieille partie de jeu de rôles retrouvée. Le jeu de rôle semble avoir mené beaucoup de monde vers la fantasy et l’écriture…
JLF:
C’est vrai. Il y avait un côté fascinant de voir une aventure s’écrire en temps réel, dans une liberté totale. Le maître du jeu élabore un décor, mais le scénario s’invente au fur et à mesure par les joueurs.

K. Les titres de votre première trilogie se rapportent tous trois aux elfes, pourtant l’homme y a une place presque plus importante que les elfes, non ? Difficile de se passer de l’homme ?
JLF:
Ce qui est au cœur de la trilogie, c’est le rapport entre les elfes et les hommes, une sorte de rendez-vous manqué. Mais en fin de compte, il n’y a plus que des hommes sur terre, alors c’est à eux-nous de raconter l’histoire, non ?

K. Pourquoi, dans la théorie qui sert de fil conducteur à vos récits et selon laquelle les 4 peuples des origines n’en formeront plus qu’un, c’est celui de l’homme qui est l’élu ? Celui dans lequel les autres se fonderont peu à peu ? Pour coller à la réalité d’aujourd’hui ?
JLF:
Bien sûr. Mais je ne dis pas que les elfes ont disparu, puisque les hommes n’ont pas trouvé le talisman des elfes, le graal, le chaudron de la connaissance. Ils ne sont donc pas devenus des dieux et les elfes sont encore là…

K. Merlin s’écrie que « nulle tribu ne peut régner seule sur la terre. Car, alors, tout viendrait à disparaître avec elle… » Un message assez pessimiste pour la réalité d’aujourd’hui ?
JLF:
Franchement, notre monde est-il une réussite ? Cette course au progrès et à la rentabilité qui sert d’unique valeur à nos sociétés est-elle porteuse de bonheur ou même d’avenir ? Je raconte l’histoire d’un temps où un autre avenir était possible…


CHRONIQUES DES ELFES…

K. Ecrire une préquelle, un besoin d’auteur ou une demande de lecteurs ?
JLF:
C’était une envie, après un détour par le roman historique avec le cycle des Reines pourpres. Retrouver mes personnages, fouiller leur histoire pour leur donner encore plus de relief

K. On y retrouve Lliane, pourquoi avoir choisi une elfe comme héroïne et pas un elfe comme héros de l’ensemble de vos oeuvres elfiques?
JLF:
Merlin est un autre héros récurrent, à la fois dans le cycle des elfes et dans le cycle Le Pas de Merlin/Brocéliande. L’idée de base de la préquelle était de prendre Lliane avant qu’elle devienne reine. Alors, pourquoi « une » elfe et pas « un » elfe ? Parce que je préfère les femmes aux hommes, je pense… Et parce que les elfes- même mâles – ont un côté féminin.

K. A côté de Lliane, on y découvre un protagoniste juste entraperçu dans la trilogie précédente, Maheolas, ici jeune moine. Qui ou que représente-t-il ? La jeune religion naissante et hésitante ? La jeunesse plus fragile et manipulable ?
JLF:
Maheolas clôt la première trilogie. Il est le « porteur de la lance ». C’est un personnage de la mythologie arthurienne : Maheolas/Maelwas, c’est le nom celtique de Méléagant, l’un des chevaliers qui va précipiter la chute du monde arthurien, en enlevant la reine Guenièvre. Par son alliance plus ou moins volontaire avec le peuple des monstres, il incarne les valeurs les plus sombres de l’âme humaine. Eduqué par les moines, il partage leurs desseins : celui d’unifier le monde sous la bannière de Dieu. Simplement, il change de Dieu.

K. Cette nouvelle trilogie nous plonge encore plus dans la mythologie celtique mais s’éloigne aussi du monde arthurien, c’est donc finalement une histoire très différente de la première trilogie qui se met en place avec moins de rapprochements historico-mythiques connus de tous. Quelle était l’envie première en faisant cette nouvelle trilogie ?
JLF:
Justement, la préquelle se situant 30 ans avant le Crépuscule, le monde arthurien n’en est qu’à ses balbutiements. Uther, par exemple, n’est même pas né. L’idée était de décrire un monde encore intact au moment où il bascule.

K. Après ce second cycle, pourra-t-on s’attendre à un troisième, une réinterprétation de l’époque d’Arthur mais plus ancrée dans le merveilleux ?
Votre ambition est-elle de poursuivre l’exploration de ce monde elfique ?
JLF:
Peut-être. C’était mon idée originale : le dernier tome du Crépuscule s’achève avec la naissance d’Arthur. Je voulais en faire un quatrième avec un Arthur adulte confronté aux elfes – aux Dames du lac, si vous préférez. J’ai aussi une autre idée, mais ce serait bien de clore le cycle.

K. Vous avez souhaité dans une de vos interviews que vos histoires soient adaptées au cinéma. Vous voyez ça comment ?
JLF:
Un producteur m’appelle, je dis oui, c’est merveilleux.

K. Que pensez-vous de la scène française de la fantasy ? Y voyez-vous une grande différence avec les auteurs anglophones ou un simple prolongement ? En résumé, qu’apportent les français à la fantasy ?
JLF:
Je ne sais pas trop. Il faudrait demander à un spécialiste, comme Baudou. Ce qui est sûr, c’est qu’il y a beaucoup d’auteurs, et beaucoup d’auteurs à succès. Je pense que les français apportent une culture plus ouverte que certains anglo-saxons, et qu’ils s’emploient à dynamiter les frontières des genres, entre histoire, fantasy, fantastique, etc.

K. D’autres projets en cours ou à venir ?
JLF:
Après 19 questions ? Prendre un café.

Une réponse à “Interview de Jean-Louis Fetjaine pour ses séries sur les Elfes…”

  1. Le Passais : le pays de Lancelot Du Lac » »  … des sortes d’humains décomplexés … «  dit :

    […] Entretien intégral […]

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