Interview de Chloé Chamouton, sur les traces des mystères du Doubs…
27 septembre 2010 par Richard Ely
Les éditions De Borée ne se sont, une nouvelle fois, pas trompées en confiant à une jeune journaliste de 28 ans, Chloé Chamouton, l’enquête sur les mystères et croyances du Doubs qui allait aboutir à ce recueil d’histoires et de faits étranges. Les amateurs de féerie ne seront pas déçus, eux non plus, car la part donnée aux fées et aux lutins est bien présente, elle ouvre même le bal où s’invitent la Tante Arie, la vouivre, ioutons et Feloutots. L’ouvrage recense de très nombreux lieux, légendes, faits, créatures dans un style contemporain et agréable, avec cette particularité d’ancrer dans les tournures l’ailleurs à l’ici, de partir d’une citation d’un philosophe ou d’un extrait de chanson pour vous emmener au-delà des apparences, dans le monde de l’Autre, du Rêve et de la Magie. Allez, pour la peine, nous vous offrons un petit échange avec l’auteure, sorte d’avant-goût avant de vous plonger dans la lecture des Mystères du Doubs…

La première chose à dire sur votre ouvrage est qu’il est dense ! En pages mais surtout en faits collectés. Combien de temps avez-vous mis pour sa réalisation et quelle a été votre méthode ?
J’ai mis un an pour réaliser cet ouvrage. J’ai commencé en mars 2009 pour rendre mon manuscrit en mars 2010. Je me suis inspirée de légendes qui avaient bercé mon enfance, de créatures qui sont des figures locales du patrimoine légendaire comtois (la Vouivre, Tante Arie, le basilic), puis effectué des recherches dans les ouvrages de folkloristes, de collecteurs et d’écrivains de la Franche-Comté (Gabriel Gravier, Camille Aymonnier, André Besson entre autres). J’ai passé du temps dans les bibliothèques et surfé sur le net. Et puis j’ai consulté les fées et les lutins… mais c’est un secret.
Votre livre est publié chez de Borée dans la collection Croyances et mystères. Il existe aussi une collection Contes & Légendes dont les sujets se ressemblent parfois, quelles étaient les consignes concernant votre ouvrage ?
La collection Contes et Légendes mise plus sur l’aspect tradition orale des légendes des régions et fait appel à des conteurs professionnels pour rédiger les livres. La collection Croyances et Mystères laisse une certaine liberté concernant la rédaction. L’idée étant de partir d’un mystère ou d’une croyance typique au département et d’en constituer une nouvelle, sorte de mini-fiction. La prétention de cet ouvrage n’est pas la retranscription authentique d’un fait légendaire, mais il s’agit de redonner vie à des croyances insolites parfois oubliées de nos mémoires et de les embellir par l’imagination.
Vous semblez donner une importance primordiale à la féerie, celle-ci ouvre les chapitres du livre et l’on remarque sa présence dans l’introduction. Alors, le Doubs, une vraie terre féerique ou Chloé Chamouton est-elle une amie des fées ?
Je dirais, que je suis une amie des fées sur une vraie terre féérique, ce qui tombe plutôt bien. J’ai effectivement choisi de placer la féérie en début de l’ouvrage, car les créatures féériques (vouivre, dames blanches, tante Arie) font partie de tout un cortège de croyances populaires dans le Doubs. Si on parle de fée à un Comtois, il répondra Vouivre et Tante Arie immédiatement. Cela m’a donc semblé primordial de débuter l’ouvrage par les Fées. Et puis c’est toujours mieux de s’attirer la sympathie de ces gentes dames. C’était aussi une manière de placer l’ouvrage sous les bons augures féériques.
Aux côtés de Tante Arie, des dames vertes, blanches et noires, d’autres créatures hantent le Doubs. Parlez-nous un peu de la Vogeotte…
La vogeotte, c’est un peu la croquemitaine comtoise du Doubs. La terreur des enfants. On invoque cette créature pour leur faire peur. C’est une sorte d’ondine à la peau verte et aux doigts en formes de crochets qui se cache sous un pont dans le Doubs d’où elle essaie de saisir les enfants qui viennent au bord de l’eau et passent à sa portée pour ensuite les donner à manger à ses poissons. On suppose que cette légende avait pour but de prévenir les noyades chez les enfants trop curieux. C’est pour cette raison que les grands-mères disaient à leurs petits enfants « si tu n’es pas sage, on te donnera à la Vogeotte ». C’était assez efficace apparemment…
Vous insistez aussi sur le fait de ne pas confondre Feloutot et Fouletot…
Oui ce serait un sacrilège. Mieux vaut nommer les choses par leur terme exact. Le feloutot est plutôt farceur, espiègle et rusé, aimant jouer des tours et « felouter ». Le fouletot lui est le sympathique lutin comtois que l’on trouve dans la forêt de Chaux en Franche-Comté.
Vous citez Bachelard, Durand et d’autres anthropologues du symbolique, d’où vous vient cet attrait particulier pour l’imaginaire ?
Des réminiscences de mes 5 années d’études philosophiques.. Je suis titulaire d’un DEA de philosophie « imaginaire et rationalité » à l’université de Bourgogne à Dijon, dotée du centre Gaston Bachelard. Et j’ai écrit deux mémoires de philosophie sur les Celtes, la tradition celtique et les druides. Autant dire que l’imaginaire fait partie de mon quotidien.
Vous qualifiez les dames blanches du Doubs de banshee, les gens de la région de « bretons de l’est », le lac Saint-Point de « nouvelle Ys »… Vous apparaît-il nécessaire aujourd’hui d’introduire un sujet féerique en usant de repères plus connus, n’y a-t-il pas danger d’en effacer les différences même s’il y a effectivement ressemblance ?
Je ne suis pas convaincue que ces repères soient plus connus pour les Comtois. Mais ces références sont pour moi naturelles, elles font partie de mon bagage mythologique culturel. Et le Doubs est une Terre Séquane, les Séquanes étant une tribu gauloise et par conséquent celtique. Or nous parlons beaucoup de mythologie grecque et latine, jamais celtique. Pourtant les livres d’histoire mentionnent « nos fameux ancêtres les Gaulois » sans parler de leurs croyances ou mythologie. Pourtant ces références (banshee, Ys..) appartiennent à un corpus légendaire mythologique que nous avons oublié. C’était pour moi une manière de réaffirmer cette appartenance à une tradition celtique, gauloise séquane et d’en faire prendre conscience au lecteur.
On voit aussi, à la lecture de votre ouvrage, à côté des arbres et des pierres, toute l’importance de l’eau. Vous dites les sources nées des larmes de fées comme appartenant aux traditions comtoises…
Les fées sont de nature féminine, elles pleurent donc beaucoup bien entendu. Nombre de légendes invoquent la genèse des raz de marée comme provenant d’un déluge lacrymogène féérique. Le Doubs ne va pas aussi loin. Mais il est vrai que certaines sources sont le fruit de fées qui ont trop pleuré, souvent du fait d’amours déçues ou tragiques. C’est une manière poétique d’expliquer la présence de sources dans des endroits parfois insolites ou d’en expliquer la couleur, telle la Source Bleue.
Une autre source, la Reverotte, est due à un géant cette fois…
Cette fois, la naissance de la source est beaucoup moins glamour… Elle s’est formée à partir de la sueur du Géant Dessoubre, sorte d’ogre sans foi ni loi qui sévissait dans le pays. Un prêtre, profitant de son sommeil, fit rouler un énorme rocher devant sa grotte. Depuis le Géant essaie désespérément de se libérer.
Dans les grottes de la région, les fées sont boulangères, elles offrent des galettes…
Oui nous avons de très bonnes fées cuisinières, à l’image de la gastronomie comtoise, savoureuse et authentique. On reconnaît là la générosité féérique comtoise. Dans le Doubs, l’image de la fée reste associée à la troisième fonction , celle de fécondité et prospérité, dont parle Georges Dumézil dans son ouvrage sur les Indo-Européens. Les fées sont généreuses certes.. elles offrent des mets succulents.. encore faut-il toutefois en être digne..
Les amoncellements de pierres trouvent aussi une explication due au fait des ioutons. Quel type de lutins est-ce ?
Le iouton est travailleur. C’est un lutin ambivalent. Tantôt considéré comme bienfaiteur, prêt à mettre la main à la pâte, tantôt considéré comme une créature diabolique, se plaisant à faire tarir le lait des vaches, à perdre les voyageurs égarés la nuit..
On ne pourrait clore le volet féerique du Doubs sans évoquer la figure de Gargantua. Il paraît qu’il y a laissé une bottine et son fauteuil ?
Oui encore un autre Géant, qui parcourt la France et se plaît à laisser ses marques un peu partout. Dans le Doubs, c’est à Hyèvre-Paroisse et à Saint-Gorgon qu’il a laissé ses empreintes. Comme il s’agit d’un Géant, forcément, les traces sont visibles. Et oui, nous avons donc récolté un fauteuil !
Et pour terminer, pour vous, la créature féerique que vous appréciez le plus, c’est…
La Vouivre, bien entendu.. Elle a bercé mon enfance et je suis originaire de Villers Robert, dans le Jura, petit village de Franche-Comté où Marcel Aymé a passé une partie de son enfance, et a écrit la Vouivre. C’était un signe.
Propos recueillis par le Peuple féerique en septembre 2010.
Chloé Chamouton, Les Mystères du Doubs, De Borée, 2010 – Prix : 24,90€





