Interview spéciale « Chant des Brumes » !
24 septembre 2010 par Richard Ely
Durant cet été, un chant de brumes s’est levé emportant les lecteurs vers un au-delà envoûtant et mystérieux. Une véritable œuvre féerique où textes, illustrations et mise en page témoignent d’un soin tout particulier. Le Peuple féerique a rencontré les auteurs pour leur poser quelques questions…
Comment avez-vous construit cet univers?
Christelle Grandjean et Laurent Miny : Déjà, nous ne voulions pas réaliser un ouvrage ouvertement féerique. Plein d’autres collègues l’ont déjà fait. Le marché en est plein, et nous ne voyions pas la nécessité de rajouter un xième catalogue lutinesque de plus. Bien entendu nous adorons la féerie mais si créatures étranges il y a, il s’agit avant tout d’un vrai récit et d’une histoire humaine.
Notre univers est flou et brumeux, pas de traces ici des mots lutins ou fées. Nous pensons tous deux que le merveilleux l’est d’autant plus, quand il est flou, incertain. C’est l’heure bleue entre chiens et loups où tout peut se confondre, et se fondre dans un lieu qui n’en est pas un, entre terre, ciel et eau. Une sorte de marge où l’on est sûr de rien.
C’est cet endroit-là qui nous intéressait, plein de choses de notre monde et d’un autre, pas nécessairement caractérisées. Nous ne donnons pas de réponses sur ce lieu, même si les choses sont claires pour nous. Le héros a-t-il franchi une porte, ou bien encore rêve-t-il en réglant ses comptes avec lui-même à grands coups d’imaginaire et de réminiscences personnelles, on ne le sait pas …
En fait, le livre s’est construit autour d’un lieu, en l’occurrence Brocéliande, et de rencontres faites au cours des ans avec tout un tas de gens qui nous ont marqués par leur profession, leur personnalité ou encore leur vision des choses.
Il n’y a pas eu vraiment d’influence littéraire directe et précise. Bien sûr nos goûts en matière de films et de livres sont présents inévitablement, mais pas dans le choix de la trame ou du ton de l’histoire, qui s’est imposé de lui-même.
C’est avant tout un récit presque autobiographique. Il est relatif à des choses que Christelle a vécues ces dernières années et que nous avons grimées, transformées en fable, enrichies d’autres anecdotes et visions. Et bien sûr teintées de nos réflexions et idées personnelles sur Dame Nature …
Le(s) chant(s) ont une importance toute particulière dans votre monde féerique. L’Oracle le dit « indissociable de la vie »…
Christelle Grandjean : Bien sûr, pour moi tous les grands moments de la vie sont ponctués par de la musique ; la naissance, le mariage, la mort et autres anniversaires… Au niveau naturel, il en est de même. Chaque saison a ses propres bruits, son propre son, sa propre ambiance qui se lie très aisément à un climat musical (petite pensée aux quatre saisons de Vivaldi entre autres…). Le craquement des arbres, le bruit du vent, la mélodie de l’eau forment une harmonie et un chant complexe. J’y suis très sensible et cette idée me paraissait importante pour donner au livre sa propre vibration.
Laurent Miny : Un chant, c’est une vibration, un rythme, une harmonie. Tout en dessin est rythme et harmonie (sinon, c’est disharmonieux et mal rythmé et donc moche !). L’harmonie ne voulant bien entendu, pas forcément dire beauté qui est un concept très humain et fluctuant selon les modes et les périodes. Cette vibration, cette harmonie présente en musique, en dessin, est à mes yeux présente en chacun de nous, et bien sûr dans chaque élément naturel. Il se reflète par notre forme, notre santé, notre faculté changeante a être en résonance avec les autres et le monde, à bien « résonner -raisonner ».
Donc l’idée de Christelle d’aborder le chant comme élément harmonisant et mettant à l’unisson le monde ne pouvait que me plaire. De surcroît Tolkien l’aborde aussi entre autres dans le Chant d’Illuvatar et des Ainurs pour la création du monde dans le Silmarillion.
De qui ou de quoi vous êtes-vous inspiré côté texte… côté dessin ?
Christelle Grandjean : Déjà et avant tout, ce récit s’est écrit en Forêt au sens littéral du mot, puisque j’allais écrire des matinées durant sur des lieux qui me sont chers, comme la Chambre aux Loups, l’étang du Pont Domjean ou encore la Vallée de l’Aff. Certains arbres, petits cours d’eau ont été d’une certaine façon, mes confidents directs. Laurent a replacé certains de ces lieux et certains de ces arbres dans le livre sous formes de petits crayonnés ou intégrés au sein de ses peintures. Par ailleurs, les travaux du truculent Pierre Dubois ont été une aide précieuse par leur esprit, leur richesse et leur diversité. Ses encyclopédies sont une source à laquelle il est bon d’aller se rafraîchir les idées. Je suis allée de même, de très nombreuses fois, faire de belles promenades du côté d’ouvrages mythologiques et folkloriques. Les travaux de Francis Hallé sur les radeaux des cimes, les ouvrages de Jean Marie Pelt sur les plantes et la nature, Hildegarde Von Bingen, Bernard de Clairvaux sont en filigrane de cet ouvrage. Sans oublier, les univers de Jules Vernes, Pierre Pevel et quelques autres romanciers qui constituent de plus loin une des bases de mon imaginaire …
Laurent Miny : Pour le dessin? … Eh bien du texte bien sûr ! J’ai essayé au plus près de coller au texte de Christelle et d’Olivier, d’apporter mes petites idées et surtout de coller à un certain esprit de la nature.
Evidemment certains illustrateurs et peintres m’ont inspiré, et notamment Brian Froud dont je parle dans la dédicace du livre. Certains dessins sont carrément des hommages à ma façon. Lee, Di Terlizzi aussi m’ont stimulé, mais c’est avant tout la nature et Brocéliande qui m’ont aidé graphiquement le plus. Je voulais une odeur d’humus, de champignons et de vieille souche dans le livre. On a aussi caractérisé certains personnages de notre réalité en les transformant en créatures du livre…
Yoann Lossel : Une riche expérience dans la recherche de l’équilibre des vides/pleins, de la couleur et de la matière.
Le canon de mise en page est inspiré du travail de recherche de Villard de Honnecourt, maitre d’œuvre du XIIIème, sur la gestion de l’espace entre le texte et la page.
Nous avons souhaité apporter une petite touche « British » à l’objet, dans la veine de ces livres de contes à la fois sobres en terme de gestion des volumes et riches dans le travail des animations de pages. L’idée étant d’en faire un objet précieux.
La progression des chapitres a été aménagée pour plonger dans l’histoire, une évolution colorimétrique et lumineuse racontant cette stase naturelle, automnale/hivernale, que subissent les personnages de l’histoire.
C’est une œuvre qui prend le chemin du folklore, des légendes et finalement évite celui de la fantasy. Quelles différences et préférences voyez-vous entre folklore féerique et fantasy ?
Christelle Grandjean et Laurent Miny : En fait on ne voit pas vraiment la différence entre Fantasy, folklore et féerie. Ils sont liés à la façon d’un oncle et de ses nièces. Le Folklore est l’émanation des anciennes mythologies et religions anciennes devenues croyances et légendes populaires. Au travers de ces légendes, ont survécu de nombreuses traces de l’ancienne croyance. La féerie, telle qu’on la conçoit aujourd’hui, est à la façon de la Fantasy, une émanation moderne qui vise à se replonger dans les croyances dans les esprits de la nature avec beaucoup d’espoir et de nostalgie en général. Elle est un pansement nécessaire à la désillusion de notre monde (voir Le Labyrinthe de Pan qui en parle merveilleusement bien). La Fantasy est à mes yeux la suite directe du Folklore et la mythologie, la croyance et la foi en moins. C’est par contre le besoin impérieux de se replonger dans un univers archétypal où rien n’était certain et figé, où la magie et les dieux peuvent tout créer, tout sauver ou tout détruire. Où le monde est encore vaste et où l’humain n’est pas banalisé, où la valeur de chacun peut prendre son sens et amener le héro qui sommeille (parfois très profondément) en chacun à pouvoir s’exprimer. Bref, c’est de l’espoir. Autrefois on y croyait et cette croyance amenait l’homme a être relié à son univers, aujourd’hui on a besoin et envie d’y croire et peut être retrouver une connexion au monde, à la nature.
Djani, le héros, a oublié ses amis fées. Un maître-lutin dit d’ailleurs dans le livre que les humains ont, jusqu’à l’âge de sept ans, « l’œil de la vraie vision ouvert »… Nous aurions perdu cette faculté car le pacte d’harmonie a été rompu. Quel était-il ?
Christelle Grandjean et Laurent Miny : Tout simplement la place de l’homme au sein du cycle du monde. Non pas comme élément central autour duquel gravitent les choses, mais comme élément de la chaîne. L’homme est un gardien, le pendant terrestre des êtres merveilleux, avec la charge de veiller à l’harmonie des choses et des êtres, mais sans plus. Ce rôle simple et fondamental qu’il assumait, à l’époque fantasmé où il pouvait communiquer avec les animaux et en retirer savoir et sagesse, communiquer avec ou ressentir le végétal, mais aussi travailler son inésens et la magie au contact des êtres élémentaires qui l’enseignaient et qu’il pouvait encore fréquenter… Et donc l’époque où il était relié au monde, à sa place, une place qui lui convenait, où il n’était jamais seul, où il était complet et où il n’avait pas peur. Certains diront l’époque d’avant sa chute …
Parlez-nous un peu du concept d’ »inésens »…
Christelle Grandjean : C’est un terme créé par Ozegan pour exprimer la faculté à ressentir à un très haut niveau le monde et ce qui s’y déroule. Cette faculté est innée à tous, l’homme en a perdu l’idée et par conséquent l’usage. C’est une sorte d’empathie extrême de connexion absolue au monde. C’est l’état de « religion » au sens religare en latin qui veut dire relier…
Djani va découvrir ce sixième sens et se rendre compte qu’il est développé chez lui. Il va découvrir de fait que grâce à ce sens, il n’est plus seul, qu’il sait où est sa place dans le monde. Cela sera encore plus développé dans le tome 2
Possédez-vous un bâton d’angélique sculpté ?
Christelle Grandjean et Laurent Miny – Héhé, oui bien sûr …
Sur la quatrième de couverture, vous inscrivez un citation de Bernard de Clairvaux: « Crois-moi, car j’en ai fait l’expérience, tu trouveras davantage dans la forêt que dans les livres… Les arbres et le sol t’apprendront ce qu’aucun maître ne te dira…« . Ce fut le cas pour vous ?
Christelle Grandjean : Oui et même deux fois oui et ce depuis mes plus jeunes années ! Même si les livres m’ont aussi beaucoup donné…
La fin laisse entrevoir une ou des suites. Cet univers est pensé en combien de volumes ? Que va-t-il arriver à Djani? Les créatures aperçues après la page de fin sont assez terrifiantes…
Christelle Grandjean et Laurent Miny : Oui il y aura une suite, l’histoire complète se déroulant en deux volumes. Nous n’en parlerons pas trop pour l’instant, même si nous travaillons déjà dessus. Djani va continuer son parcours et après avoir été enseigné, il va devoir rendre la pareille, ce qui ne va pas être simple. Il y aura des choses sombres auxquelles il devra faire face … Ce tome se déroulera durant le printemps et l’été.
Que représente pour vous la féerie ?
Christelle Grandjean et Laurent Miny : La réponse a été faite plus haut, mais pour en dire plus, de l’espoir, un apprentissage à penser différemment, à voir à nouveau le monde avec des yeux lumineux d’enfants, à retrouver une certaine ingénuité mais aussi et surtout comme un outil à réfléchir sur le monde et nos actes. La Féerie, limitée à un charmant catalogue naïf de petites fées précieuses en jolis costumes ne sert à rien. La Féerie n’est pas un terrain de jeu pour amateurs de défilés de mode, ce doit être aussi le retour des ogres et autres croquemitaines, le retour de la confrontation entre ce que nous avons fait de notre monde et ce que ce dernier pourrait en penser ! Je ne suis pas et loin s’en faut opposé à une vision critique et un poil militante de la Féerie.
Propos recueillis par le Peuple féerique en août 2010.
Le Chant des Brumes est paru en 2010 aux éditions Soleil et disponible dans toutes les bonnes librairies !







