Tir Nan Og – Féerie urbaine et neuvième art
3 septembre 2008 par Richard Ely
Tir Nan Og
Féerie urbaine et neuvième art
Fabrice Colin replonge en Féerie urbaine mais en bande dessinée cette fois. Une belle occasion de poser quelques questions au scénariste de ce voyage féerique…
Tir Nan Og est l’île féerique où le peuple des Tuatha de Danann se sont retirés d’après la légende. Pourquoi avoir choisi de donner à votre série ce titre plutôt qu’utiliser un titre peut-être plus explicite pour tous ?
Le titre a justement été choisi pour son côté mystérieux; quelques amateurs de folklore celte se trouvent en terrain connu – et nous espérons intriguer les autres. Plus fondamentalement, ce choix répond au thème de la série : la quête de l’autre monde, de la terre promise.
Le premier tome place le cadre de l’histoire. A la toute fin du 19e, les fées émigrent d’Irlande vers l’Amérique tout comme les gens qui croient en eux. Un cadre particulièrement propice à une histoire de féerie urbaine ?
Bien sûr : comment ne pas établir un parallèle entre le long effondrement de la vieille Europe et l’essor de l’Amérique d’une part – et la migration des fées (voir, d’une façon plus générale, des mythes) vers un monde meilleur de l’autre ? New York, cité de la mixité et de l’espoir nouveau, et rétrospectivement future capitale du monde, se prêtait à merveille à cette histoire. Je n’ai jamais imaginé un autre cadre.
La fantasy urbaine est-elle un moyen de faire revivre les fées ? Un moyen de les placer dans un contexte plus réaliste et donc plus acceptable par le lecteur d’aujourd’hui ?
Sublimes et hautaines, familières et étrangères, les fées sont pour moi un symbole : celui de la pureté, dans tout ce qu’elle recèle d’agressif et de cruel. À ce titre, elles peuvent être exploitées dans n’importe quel cadre. Je crois que le lecteur n’a aucun problème à accepter les fées, notamment dans leur contexte traditionnel, c’est à dire médiéval et fantastique. Les sortir de ce contexte, c’est simplement mettre l’accent sur leur dimension symbolique, évoquée plus haut.
Dans votre histoire, les ennemis des fées sont les tecknées. On devine la métaphore d’une opposition entre le monde industriel et la Nature. Les fées sont-elles devenues le symbole d’une lutte pour l’environnement, un thème très actuel ?
Les fées sont les enfants de la nature ; les tecknées sont les produits de la révolution industrielle. L’opposition est inévitable. Pour autant, les habitants de Tir Nan Og ne sont pas des écologistes : ils se moquent bien du monde des humains. Si ce n’était pas le cas, ils ne l’auraient pas quitté.
Comment s’est faite la rencontre avec Elvire de Cock ?
La rencontre a été « arrangée » par l’éditeur. J’avais envoyé des synopsis sans dessins, et Elvire cherchait manifestement un scénariste. Nous avons été mis en contact, et le courant est très vite passé. Elvire adore l’architecture et les fées : j’ai jeté les bases de Tir Nan Og en prenant en compte ses goûts et ses aspirations.
Comment procédez-vous pour la BD ? Vous fournissez un scénario définitif d’un seul coup ou bien travaillez-vous page après page ?
Je travaille sur un plan général, que je soumets à Elvire ; nous décidons alors d’un découpage global : combien de pages pour telle scène ? Après quoi, oui, nous travaillons planche par planche.
Vous venez du roman. Quelles différences majeures voyez-vous entre le procédé créatif d’un roman et celui d’une bande dessinée ? N’est-ce pas étrange de voir ses mots traduits par les images de quelqu’un d’autre ?
Ce n’est pas étrange ; c’est magique. Par ailleurs, la différence entre les deux média est énorme : l’écriture du roman est beaucoup moins elliptique que celle de la BD. Il faut tout dire et tout montrer par l’écriture, les descriptions sont un passage obligé. Point intéressant : on peut distinguer subjectivité et objectivité sans recourir à une voix off, et les moyens de brouiller les pistes sont considérables. Mais c’est aussi parce que le roman est un art vieux de plusieurs siècles alors que la BD n’en est sans doute qu’à sa préhistoire. Je suis persuadé que tout reste à expérimenter dans ce domaine. Mais bien sûr, ce n’est pas du tout ce que nous essayons de faire avec Tir Nan Og…
Côté romans, Or not to be et le cycle Arcadia appartiennent à ce courant de fantasy urbaine. Leur point commun est de flirter fortement avec le rêve voire l’inconscient. Même dans Tir Nan Og, il existe encore une distance entre les hommes et les fées, un autre côté du miroir. Refusez-vous de mélanger pleinement les fées et les hommes ?
Il s’agit juste d’intuitions, de partis pris. Pour moi, les fées n’ont rien de commun avec les hommes. Elles se voient comme des êtres d’une essence supérieure. Leur esprit, leur culture ne peuvent être correctement appréhendés par l’esprit humain.
Quel roman conseilleriez-vous à quelqu’un qui veut découvrir la fantasy urbaine ?
Il y en a beaucoup ! Il faut aller chercher chez Gaiman, Jonathan Carroll, John Crowley évidemment qui, pour moi, s’est hissé avec Le Parlement des Fées au-dessus de tous les autres, Charles de Lint, etc. Chez les Français : Johan Héliot, David Calvo, Léa Silhol sont les premiers noms qui me viennent à l’esprit. Mais j’en oublie forcément.
Pensez-vous que ce style d’histoires a un grand avenir ?
Ici encore, nous n’en sommes qu’aux balbutiements. Le genre existe déjà mais nous pouvons l’emmener plus loin, élargir, approfondir – injecter du social, du politique, du scientifique – procéder à des mélanges plus ou moins contre-nature. Si la fantasy urbaine meurt, c’est que personne n’aura su ou voulu porter l’étendard. La question qui se pose, à ce niveau, c’est celle de la réception en termes de ventes : des ouvrages consacrés à ce thème peuvent-ils toucher un large public ? Je reste persuadé que oui. Mais pas nécessairement dans une collection de genre.
Un de vos personnages dans Tir Nan Og s’exclame : « L’immuable et tragique nature des hommes : même confrontés à l’évidence, ils refusent de voir ». Une critique de notre esprit trop cartésien ou une façon de dire que nous refusons trop facilement l’Imaginaire ?
Il s’agit d’une réflexion assez générale. Je ne peux pas m’empêcher de penser que des choses très, trop évidentes se refusent obstinément à notre esprit – des sortes d’infra-concepts, annihilés par des schémas de pensée conscients, automatisés, polis par un contexte idéologique. Prenons la mort : il est possible qu’au moment ultime, une compréhension advienne ; on représente d’ailleurs souvent le passage comme quelque chose de lumineux : « bon sang, alors c’était bien ça ! ». Les enfants seuls savent croire authentiquement. C’est ce qui les rend si merveilleux et attachants. Plus tard, les gens croient au fric, au pouvoir. Autant dire que c’est terminé.
On peut décider que les fées ont toujours existé mais que nous leur avons donné d’autres noms, que nous avons plaqué sur elles nos idéologies ou nos fantasmes pour les rendre, eh bien, plus humaines. Ainsi avons-nous choisi, dans Tir Nan Og, de nous cantonner à une représentation « classique » des fées. Mais peut-être certaines personnes sont-elles des fées par intermittence? C’est ce qu’on appellerait « avoir la grâce ». Peut-être les fées sont-elles les rêves, la pluie ou la musique qui donnent une autre couleur à nos émotions – les larmes, qui nous délivrent de nos chagrins ?
Combien de tomes sont-ils encore prévus et quand sortira le prochain ?
Le prochain : dans moins d’un an. Combien de tomes ? Au moins quatre.





